L'ARGENT DE LA TERREUR

March 25, 2016

 

Encore un attentat ; cette semaine est à marquer d’une bien triste pierre noire. Et les révélations qui tombent heure par heure ne sont guère rassurantes : des viviers de terroristes en puissance susceptibles de passer à l’acte à tout moment, des djihadistes partis, revenus, évanouis on ne sait où, des autorités martelant la nécessité de lutter avec vigueur contre le terrorisme et son financement, sans convaincre ni sur la méthode, ni sur la capacité de se coordonner avec efficacité. 

Il en est de l’argent de la terreur comme du reste : beaucoup de paroles et de déclarations d’intention, mais un vrai flou stratégique. Cet argent, quel est-il ? D’où provient-il ? Quel rapport  entre les dispositifs juridiques compliqués de lutte contre le financement du terrorisme et les fusillades de Paris ou les bombes de Bruxelles ? 

Pour lutter efficacement, un peu de recul s’impose : de quels leviers dispose-t-on et les a-t-on réellement bien activés ? Certainement pas.

 

Le combat contre l’argent du terrorisme islamiste se joue sur trois terrains de guerre distincts.

 

1.  Le financement de Daesh en Syrie et en Irak.

Le budget est considérable – et inégalé pour une organisation terroriste. Nul n’en connaît le montant exact mais les chiffres qui circulent dans la presse semblent représenter une bonne approximation : un patrimoine théorique de 2 300 milliards de dollars et un budget annuel de 2,5 milliards de dollars.

L’important est de bien distinguer entre le stock initial et les flux liés à l’activité de Daesh. Le premier est un butin de guerre : c’est l’ensemble des richesses sur lesquelles Daesh a mis la main en prenant le contrôle du territoire : cash récupéré dans les caisses de la banque centrale de Mossoul, richesses du sous-sol (pétrole, gaz, mines de phosphates), antiquités.

Ce stock augmente à chaque victoire militaire, et il faut donc prêter la plus grande attention aux nouvelles conquêtes régionales, notamment en Libye dont le sous-sol regorge de promesses mirifiques…

Les flux, quant à eux, représentent divers mouvements financiers dont cinq sources sont importantes : la vente d’une partie du stock physique (énergie, produits miniers, antiquités), les levées d’impôts (qui s’apparentent à de l’extorsion), le produit des placements financiers (des profits seraient générés par la spéculation sur le marché des changes), les trafics de toute nature (d’armes, de cigarettes, mais aussi d’êtres humains et d’organes), et les donations. 

Sans troupes au sol, l’action militaire extérieure ne peut agir qu’en bombardant les puits de pétrole et quelques convois. Les renseignements provenant du terrain confirment l’efficacité de la stratégie du tapis de bombes mais également ses limites : impossible d’anéantir tous les puits sans conduire les populations civiles à la famine. 

Les autres trafics sont d’autant plus difficiles à contrôler par la police et les douanes, qu’ils profitent non seulement à Daesh mais également à de puissantes contreparties, d’abord en Turquie mais aussi dans la péninsule arabique et à Damas même. 

Quant aux donations des riches familles du Golfe, il semble que, sous la pression, elles aient beaucoup diminué depuis un an. Il s’agit là d’une question géopolitique sur laquelle nos pays s’expriment peu et sont probablement peu au clair.

En réalité, seuls les placements financiers sont susceptibles d’être affectés par les dispositifs en place sensés empêcher l’argent sale d’entrer dans la tuyauterie complexe du système financier international. Avec les failles que l’on connaît : ces opérations financières améliorent les bilans de nombreuses banques arabes et occidentales et une fois en circulation dans la grande machinerie financière, identifier, geler et confisquer les actifs criminels est affaire de longue haleine.

Tout le reste relève donc très peu des mécanismes techniques de lutte contre le financement du terrorisme mais plutôt de questions de géopolitique. Prétendre « frapper Daesh au portefeuille » sans prendre cette réalité en considération n’est qu’un écran de fumée.

 

2.   Le financement des actes de terrorisme inspirés ou téléguidés par  Daesh.

Les actes de terrorisme eux-mêmes, comme ceux commis récemment à Paris et à Bruxelles, nécessitent en réalité de faibles moyens (quelques milliers d’euros). Même le quotidien de la préparation (location d’appartement, voitures, téléphones…) reste d’un montant peu élevé. Par conséquent, avant la commission de l’acte, il y a peu de chances que l’approche financière constitue un moyen de détection ou de dissuasion empêchant celle-ci. 

 

En revanche, après l’attentat, la piste financière peut être intéressante pour établir des complicités ou l’existence d’un réseau. A cet égard, les dispositifs mis en place sont performants et on peut constater la rapidité des résultats de l’enquête. Notamment parce que les mécanismes de traçabilité mis en place après le 11 septembre sont efficaces et bien rodés.

 

Il reste quelques maillons faibles parce que difficilement contrôlables : la circulation d’espèces, les transferts financiers transfrontaliers utilisant des systèmes de compensation sur une base ethnique (de type « Hawala »), les moyens de paiement anonymes (notamment les cartes de paiement prépayées dont on a vu qu’elles avaient été utilisées lors des attentats de janvier 2015 à Paris). Il est certes important de limiter au maximum les ruptures de la traçabilité des flux financiers. Mais lorsque l’UE annonce son « plan de lutte contre le financement du terrorisme » en mettant en avant le durcissement de la réglementation sur les cartes prépayées ou sur les monnaies virtuelles, il s’agit davantage de mesures relevant du renforcement des moyens d’enquête que de lutte contre le financement du terrorisme.

 

3.  L’environnement criminel qui constitue le milieu ambiant d’où émergent les terroristes. 

Il existe des zones de non droit cumulant plusieurs caractéristiques : économie souterraine bien ancrée dans le territoire, trafics importants (armes, drogue), fraudes (aux prestations sociales), large déconnexion avec l’économie légale (chômage élevé, développement de systèmes de solidarité dont certains à base communautaire, économie circulaire en circuit fermé). Ces zones sont connues depuis le milieu des années quatre-vingt dix. Elles  fournissent aux terroristes les moyens suffisants pour se procurer les armes et explosifs utilisés dans les attentats, ainsi que les moyens logistiques de mener à bien les actions.

En particulier, ces zones présentent trois caractéristiques clés:

-    Un accès aisé aux moyens logistiques et aux armes par les réseaux de personnes ressources et l’accès à l’argent des trafics et braquages ;

-  Une tendance à l’omerta (en témoigne la non-dénonciation de la présence d’Abdeslam à Molenbeek) ;

-   Une perméabilité à l’argent (notamment venu de l’étranger et même assorti d’un prosélytisme idéologique).

Si l’on veut mener une action concrète contre le financement des actes de terrorisme commis en Europe, il faut s’intéresser en priorité au milieu qui permet de mettre en relation des individus susceptibles de passer à l’acte, des armes et du soutien logistique.

 

Et c’est beaucoup plus qu’un travail de police / justice, c’est un véritable plan de lutte contre l’économie souterraine dans ses dimensions criminelles comme socio-économiques qu’il faut élaborer et mettre en œuvre ! On est loin d’une réponse ne ciblant que les professions de la finance, du chiffre et du droit, sur qui se concentre aujourd’hui le plus fort des dispositifs de lutte contre le financement du terrorisme. On connaît la tentation de réduire la réponse post-attentats en  lâchant la bride aux technocrates qui excellent à produire de nouvelles normes ou renforcer à la marge les réglementations en place.

 

Mais cette fois, il va falloir sortir de la zone de confort et être plus ambitieux : pour lutter contre l’argent de la terreur, traitons vraiment la question de l’économie souterraine et des trafics. Car la menace aujourd’hui vient de ce continuum criminalo-terroriste installé désormais dans les territoires perdus de la République, comme il l’est dans d’autres périphéries urbaines de nombreuses capitales européennes.

 

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