L’argent du terrorisme relève d’un vrai flou stratégique. Cet argent, quel est-il ? D’où provient-il ? Quel rôle a-t-il joué dans les fusillades de Paris ou les bombes de Bruxelles ? 

 

Pour lutter efficacement contre cette finance occulte, a-t-on bien activé les leviers dont nous disposons ? La réponse est non, sur aucun des trois terrains distincts où le combat doit être mené.

 

Les zones de fourniture des capacités logistiques

 

Il existe, chez nous et nos voisins, des zones grises cumulant plusieurs handicaps : économie souterraine bien ancrée dans ces territoires, trafics importants (armes, drogue, recel), fraudes (notamment aux prestations sociales), large déconnexion avec l’économie légale (chômage élevé, développement de systèmes de solidarité dont certains à base communautaire, économie circulaire en circuit fermé) et, bien souvent, une perméabilité à l’argent étranger (assorti d’un prosélytisme idéologique).

 

Evidemment, en lançant que la France pourrait compter une centaine de Molenbeek, le ministre de la ville, Patrick Kanner, a frappé les esprits et suscité la polémique, s’attirant les foudres des tenants du politiquement correct et de la cécité politique. Car le ministre reconnaissait simplement, en un raccourci au demeurant discutable, que de nombreux lieux sociologiquement marginalisés et économiquement dégradés constituaient les bases arrière potentielles d’une ultra violence comparable à celle que nous avons récemment subie.

 

Pourtant, ces zones sont connues depuis le milieu des années quatre-vingt dix. Et pour ce qui est des attentats récents qui ont frappé l’Europe, elles ont fourni aux terroristes les moyens de se procurer armes et explosifs, ainsi que la logistique pour mener à bien leurs actions. Y compris l’aide de personnes ressources prêtes à respecter des règles strictes d’omerta, comme l’a bien montrée la présence de Salah Abdeslam, ennemi public numéro un, hébergé pendant quatre mois à Molenbeek, à seulement trois cents kilomètres des lieux du carnage parisien. 

 

Là est le cœur du problème. Si l’on veut mener l’offensive contre des voyous devenus terroristes en s’attaquant au financement de leurs actions, il faut se focaliser en priorité sur l’économie criminelle qui irrigue les « écosystèmes » délétères dans lesquels ils évoluent à leur aise. Et d’abord parce que cette économie des trafics leur donne les moyens de franchir, sans grande difficulté et de plus en plus rapidement, toutes les étapes d’un parcours d’émancipation désormais clairement balisé, depuis la délinquance de rue jusqu’à l’assassinat aveugle.

 

Le financement des actions terroristes en Europe

 

Quant aux actes de terrorisme eux-mêmes, comme ceux commis récemment à Paris et à Bruxelles, ils ne nécessitent que de faibles moyens (quelques milliers d’euros). Même le quotidien de la préparation (location d’appartement, voitures, téléphones…) reste d’un montant peu élevé, donc financièrement indétectable (« sept à huit mille euros » pour louer et garder l’appartement d’Argenteuil aurait lâché Reda Kriket lors de sa garde à vue).

 

En revanche, après l’attentat, la piste financière est intéressante pour établir des complicités ou l’existence d’un réseau. Les dispositifs, notamment ceux mis en place après le 11 septembre 2001, sont performants et on peut constater la rapidité des résultats des enquêtes.

 

Il reste quelques « maillons faibles » difficilement contrôlables : les transactions quotidiennes en cash, le crédit à la consommation (6000 euros empruntés par Amedy Coulibaly), les transferts transfrontaliers informels à base ethnique (type « Hawala »), les moyens de paiement anonymes, le dark web. Il faut pallier aux ruptures de la traçabilité des flux financiers. Mais lorsque l’UE annonce son « plan de lutte contre le financement du terrorisme » en mettant en avant le durcissement de la réglementation sur les cartes prépayées ou sur les monnaies virtuelles, on joue à la marge…

 

Le financement de Daesh en Syrie et en Irak

 

Enfin, à l'autre bout du spectre, peut-on s’attaquer au budget de Daesh, inégalé pour une organisation terroriste ?

 

Voyons le stock, véritable butin de guerre. Plusieurs chiffres circulent, dont celui de 2260 milliards de dollars, qui doivent tous être pris avec la plus grande précaution. Il s’agit du cash récupérés dans les caisses de la banque centrale de Mossoul, mais aussi des richesses du sous-sol (pétrole, gaz, mines de phosphates), et des antiquités déplaçables.

 

Il est illusoire de vouloir réduire ce stock mais il faut empêcher qu’il augmente à chaque victoire militaire. A commencer par l’exceptionnel potentiel géologique de la Libye sur lequel Daesh tente de mettre la main…

 

Regardons ensuite les flux, tous liés aux trafics et aux prédations de Daesh, et estimés, avec la même incertitude, à environ deux milliards et demi de dollars par an. 

 

En réalité, seuls les placements financiers effectués par l’EI sont susceptibles d’être affectés par les dispositifs actuels, sensés protéger le système financier international de l’argent sale. Avec les failles que l’on connaît : une remarquable absence de célérité pour bloquer des opérations financières qui améliorent les bilans de nombreuses banques arabes et occidentales ; une difficulté chronique à identifier, geler puis  confisquer les actifs criminels.

 

Les trafics « physiques » sont encore plus complexes à juguler, qu’il s’agisse des ressources naturelles exploitées sur son territoire ou des activités purement criminelles, y compris l’extorsion locale faisant figure d’impôt. Certes, on peut bombarder les puits de pétrole et quelques convois de camions citernes. Efficace mais lourd d’effets pervers. Quant à la contrebande (d’armes, de cigarettes, d’antiquités, d’êtres humains ou d’organes…), elle est d’autant plus difficile à contrôler par la police et les douanes, qu’elle profite aussi à de puissantes contreparties, d’abord en Turquie mais aussi dans la péninsule arabique et à Damas même. 

 

Enfin, les donations des riches familles du Golfe auraient, sous la pression, beaucoup diminué depuis un an. Mais le sujet demeure opaque autant qu’ultra sensible.

 

Tout ceci relève donc très peu des mécanismes techniques de lutte contre le financement du terrorisme mais plutôt de géopolitique. Prétendre « frapper Daesh au portefeuille », sans prendre cette réalité en considération, n’est qu’un écran de fumée.

 

Il est temps de viser une logique d’efficacité et d’éviter de se perdre, là comme ailleurs, dans des actions certes visibles mais à faible rendement. Pour lutter contre l’argent de la terreur, traitons vraiment la question de l’économie souterraine et des trafics, dans ses dimensions criminelles comme socio-économiques. Car la menace aujourd’hui vient de ce continuum criminalo-terroriste installé désormais dans les territoires « sans droits » de la République (y compris les prisons), comme il l’est dans les périphéries urbaines de nombreuses capitales européennes. 

 

 

 

Marie-Christine Dupuis

Coach, Consultante, Auteur, 

Spécialiste de la Finance Criminelle.

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